12 Years A Slave

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L’histoire que je vais vous raconter aurait pu avoir ce titre, que j’emprunte sans autorisation (et sans état d’âme) au film de 2013. Il s’agit d’une histoire tout ce qu’il y a de plus vrai, bien que, lorsque vous la lirez, je suis convaincu que vous croirez que c’est de la fiction. Je la ferai très courte.

Tout perdre par un vol

Une histoire qui a commencé un matin de Novembre 2007, autour de 5h. Je prenais le service auprès de l’entreprise EDInstitut de Strasbourg, avec d’autres collègues, pour aller effectuer du comptage d’occupants pour le compte de la SNCF. Ce matin-là, je croise D., inhabituellement peu enjouée, une grosse écharpe autour du cou. Je ne saurai que tardivement les circonstances de son état ce jour. En effet, la veille, elle s’est faite agresser et voler son sac à main. Cela arrive, malheureusement trop souvent ; elle porte rapidement plainte pour vol.

Les semaines passent. Les mois aussi. D. me parle de soucis personnels, de tensions dans sa famille ; je l’invite à plusieurs reprises à venir passer quelques temps chez moi, en vain. J’avais pensé sortir avec elle, et cela ne s’est jamais fait. Je quitte Strasbourg pour aller vivre chez celle qui deviendra quelques temps plus tard mon épouse. J’apprends plus tard que D. a reçu plusieurs courriers de moins en moins aimables concernant un compte non approvisionné à la Caisse d’Epargne. Fait d’autant plus étonnant qu’elle n’a jamais ouvert de compte dans cette banque.

Vous suivez ?

Oui, le vol a permis d’ouvrir un compte bancaire à son nom !

Oui, mais la banque aurait bien du voir que la carte d’identité ne correspondait pas ?!?

Eh ben non, et c’est là que l’enfer commence…

Évidemment, elle daigne répondre à ces accusations, étant pleinement consciente qu’elle n’a jamais ouvert de compte chez eux, mais eux démentent, photocopie de la pièce d’identité à l’appui. Même la plainte pour vol de sac à main, pourtant antérieure à l’ouverture du compte, n’est pas retenue comme élément de conviction ! Refusant de renflouer quoi que ce soit, D. se retrouve rapidement interdit bancaire, et esclave du système judiciaire et bancaire du pays, pour les 12 années qui suivent…

Vivre l’usurpation d’identité

L’affaire se poursuit au tribunal, car non seulement elle refuse de renflouer, mais son statut bancaire la plonge de plus en plus profondément dans les problèmes administratifs ! Conscient de sa situation, et ayant déjà un prêt bancaire en cours, je décide de faire un rachat de crédit avec trésorerie, afin de lui venir en aide financièrement.

Quid des Secours Populaire et autres associations caritatives ?

Cela reste un mystère, D. ayant toujours été évasive sur certaines explications… Je sais juste que, selon elle, on peut se retrouver radiée de toute aide en France.

Nos échanges s’espacent avec la distance. Les procédures judiciaires sont longues et sans cesse repoussées, car l’usurpation d’identité est la seule chose que l’on ne peut démontrer (il est impossible de dire que vous n’êtes pas vous). Retrouver un travail sans compte bancaire est un casse-tête sans nom ! Il lui reste quand même son premier compte, mais il est étroitement surveillé par quelque huissier à la moindre rentrée d’argent… Eh oui, les impayés s’accumulent !

Elle rencontre un homme, G.. Elle tombe enceinte et ils décident de se marier. De leur union naît M., en 2010. On peut espérer que les choses s’arrangent : il a un travail, ils ont une fille. Le karma ne tardera pas à briser cette idylle : G. est accro aux jeux, et s’endette très rapidement !

Et puisqu’ils sont mariés, c’est sous la communauté de biens, je présume ?

Vous présumez juste ! Et le plus incroyable, en 12 ans de problèmes bancaires, d’endettements et d’autres affres financiers, D. n’a jamais été insolvable !!! M. se retrouve rapidement placée en foyer ; G., insolvable lui, est retourné vivre chez ses parents, qui n’ont jamais accepté leur union.

Et la famille de D. ?

Un père toxicomane, une mère dépressive, une petite sœur qui cumule les grosses bêtises… Ce qu’elle prenait pour la libération d’un enfer en fondant une autre famille l’a finalement entraînée dans le Tartare !

De fil en aiguille, ou plutôt de Charybde en Scylla, ses conditions de vie se détériorent à vitesse grand V : à la rue, elle parvient à survivre dans sa voiture, quelques temps avant qu’elle ne soit également saisie. Elle se tourne tant bien que mal vers la prostitution. La santé prend un coup dans l’aile, ses reins se détériorent et elle prend rapidement du poids, jusqu’à dépasser les 150 kg… Par mes aides, elle arrive à se faire mettre un by-pass, et à perdre 50 kg. Ce n’est pas suffisant pour soigner ses reins.

Le gouffre juridique continue à se creuser, et ô miracle, 7 ans après le début de l’histoire, cette prétendue justice reconnaît les torts de la banque !!! Happy end ? Loin de là, car mal conseillée, elle décide de régler l’histoire à l’amiable au lieu que la justice applique un verdict.

Mais elle est cinglée ?!?

Plutôt désespérée, et pressée que cette histoire soit soldée au plus vite. Sa situation précaire l’a fortement conditionnée à agir dans l’urgence et dans l’esprit de survie, et nombre de mes recommandations n’ont pas été suivies à cause de cela. La banque est prête à céder une forte somme d’argent (cela se compte en centaines de milliers d’euros), et à prendre en charge grand nombre de frais, sous des conditions qui sont humainement impossibles à D. (et à n’importe qui sans ressource financière) de tenir. Mais étant sortis du système judiciaire, la banque a bien compris qu’elle pouvait retarder au maximum sa condamnation par ce biais. Je suis de nouveau intervenu à quelques reprises pour lui venir en aide. Aide qui s’est montée à plus de 20.000 € au fil des années. Étant donné que j’avais un salaire assez correct, cela ne m’a pas porté préjudice au début, jusqu’au moment où le remboursement du prêt représentait plus de la moitié de mes revenus, ces derniers diminués à cause de plusieurs erreurs dans mes choix professionnels… Je ne nierai pas que cela a considérablement impacté ma vie familiale et conjugale.

Je passerai rapidement sur le fait qu’elle a essayé un nombre incalculable de fois d’en finir avec la vie, à commencer par le fameux soir où elle s’est fait voler son sac à main (oui, elle était dans l’optique de se suicider avant de se faire braquer) !

Un répit de courte durée

On arrive tant bien que mal à assouvir les caprices de la banque, à lui permettre d’avoir un logement, à pouvoir reprendre une activité salariée, et cerise sur le gâteau, à avoir la garde de sa fille ! Elle jongle entre deux boulots, téléconseillère au CEF et VDI chez Tupperware, pour qui elle avait déjà travaillé. Nous sommes fin 2017.

A peine quelques mois plus tard, le CEF se rend compte que certains dossiers se retrouvent impayés : comme D. était débutante, on lui avait refilé les coordonnées de personnes ayant pris contact pour des formations… depuis les DOM-TOM ! Horaires décalés, CB qui ne passent pas, elle a décidé, pour certains, d’avancer avec sa CB et de se faire rembourser par mandat cash. Sauf que, après enquête interne auprès de ceux qui ne payent pas, 4 d’entre eux nient s’être inscrits ! D. se retrouve contrainte à devoir régler les dossiers dans leur intégralité, sous peine de nouvelles poursuites judiciaires, une somme s’élevant à près de 14 000 €. Elle sait que, si l’on porte plainte contre elle, la CE stoppe toute aide et réserve financière. Elle arrive, tant bien que mal (et un coup de pouce), à trouver 10 000 €, et a pu s’arranger avec la banque pour qu’elle prenne en charge le reste.

Elle se retrouve ainsi évincée du CEF. Les revenus de Tupperware restent trop faibles pour lui permettre de vivre ; elle retourne dans la rue. Sa fille lui est à nouveau retirée.

Elle fait la connaissance d’un autre conseiller, qui arrive à négocier un prêt de 10 000 € pour lui permettre de partir en soin, car ses reins nécessitent une greffe. A peine la somme débloquée, le conseiller disparaît avec le magot, sans donner signe de vie ! Malgré ce coup bas, la CE accepte, quelques temps plus tard, de prendre en charge son hospitalisation dans un centre en Allemagne, nécessaire pour qu’elle se refasse une santé afin que son corps supporte l’opération.

Le début de la fin

2019 voit les mauvaises décisions s’enchaîner : utilisation des revenus de ses filleuls Tupperware pour couvrir des frais personnels, fraude à la carte bancaire pour rembourser les filleuls… Tout cela aurait pu sérieusement remettre en question son départ en hospitalisation ! Elle y va malgré tout, revient mi-juin en France pour une semaine, qu’elle prolonge avec accord de l’hôpital pour essayer de trouver une solution pour que sa fille vienne la voir en Allemagne pendant l’été. Mais la banque ne le voit pas de cet œil, et considère ce prolongement de séjour métropolitain comme « la preuve que ces soins ne sont pas si importants finalement », et refuse de financer le voyage de retour.

Dernier coup du sort : le premier conseiller usurpe son compte Tupperware afin de passer des commandes qui ne seront pas réglées, lui aussi à des fins personnelles, pour près de 3 000 €, prétextant qu’il « a aussi ses problèmes et qu’elle n’est pas le centre du monde »… Tupperware, face à l’accumulation des fautes graves, décide de porter plainte, donnant le coup de grâce et condamnant D., à qui les semaines sont désormais comptées sans les soins appropriés. Fait miraculeux, au même moment, « Erreur de la CAF en votre faveur » pour citer le Monopoly, qui lui annonce qu’elle lui doit plus de 1800 €. D. ne pense pas que ce règlement pourra adoucir la décision et que la plainte sera réellement le début de la fin.

Y a-t-il une justice ?

Il y en avait une, mais D. fut mal conseillée et elle (la justice) est devenue nulle et non avenue. Je ne sais pas s’il sera possible de porter une nouvelle fois plainte contre la CE pour non-assistance à personne en danger, voire maintien délibéré d’une personne en situation de précarité.

D. est née sous une mauvaise étoile, indéniablement. Personne ne sait précisément quel était son rôle ici-bas, ni si ces 12 années d’esclavage financier auront finalement servi à quelque chose. Elle avait commencé à mettre par écrit son histoire, mais un malentendu l’a incitée à le jeter à la poubelle. J’ai grande peine pour sa fille, qui ne l’aura pas connue beaucoup mais qui l’aime énormément.

De nombreuses questions restent en suspens :

  • Toute cette histoire aurait-elle pu avoir une fin courte et heureuse si elle avait payé le découvert bancaire et clôturé le compte ?
  • Comment se seraient passées les 5 dernières années si le circuit judiciaire n’avait pas été interrompu ?
  • Que sont devenus les malfaiteurs qui ont ouvert le compte ?
  • Comment est-elle arrivée à survivre à tout cela ? Sa santé est une énigme pour la médecine, personne n’explique comment elle peut encore être en vie aujourd’hui !
  • Bien qu’il soit prévu que je sois remboursé de mes aides par la CE, le fera-t-elle ?
  • Est-ce que l’argent prévu pour sa fille pour ses 18 ans sera toujours disponible ?

 

J’ai écrit ce texte la veille que Tupperware ne porte plainte contre D., le 4 août 2019. Ce soir-là, elle avait décidé de mettre fin à ses jours, dans l’espoir que la banque daigne me rembourser, et dans le désespoir de retourner un jour en soin.


Épilogue

Au 6 août, n’ayant pas mis ses paroles à exécution, nous avons la confirmation que Tupperware a bien déposé plainte, elle tente toujours de négocier auprès de la banque, qui lui laisse jusqu’à jeudi pour régler Tupp’.

Au 7 août, elle règle non sans mal une partie de la dette Tupp’. Mais ce n’est pas suffisant pour remonter dans les bonnes grâces de qui que ce soit.

Au 8 août, la dette n’est pas soldée ; elle doit se rendre en urgence à l’hôpital pour un énième malaise vagal.

Au 11 août, elle sort de l’hôpital ; elle a jusqu’au lendemain matin pour prouver que la dette de Tupp’ est soldée. Passé ce délai, la CE la laisse tomber.

Au 12 août, on apprend qu’un huissier a bloqué la CAF, dans l’attente que la CE le paye et que ce dernier débloque les fonds. Rendez-vous ce jour avec juge, huissier, notaire, avocat et conseiller CE, pour apporter la preuve inexistante que tout est réglé, et soit l’éventualité d’une mise sous curatelle, soit une signature déliant totalement la CE de ses obligations de prise en charge. Je n’ose imaginer le sentiment de D. face à ces personnes qui n’ont qu’une chose à lui confirmer : sa condamnation. Le juge ayant eu besoin d’interrompre la séance, cette dernière est reportée au lendemain 8h30. Il semblerait également que personne ne soit assez intelligent pour demander à l’huissier de lever le blocage car, si D. décède, il est évident qu’il ne sera jamais payé…

Au 13 août, le destin est définitivement scellé. Dans un dernier élan, D. choisit de fuir en sautant dans un train, pour un aller simple loin de ce monde.

Au 14 août, elle est en Allemagne, mais dans le doute total que quelqu’un ou quelque organisme puisse lui venir en aide…

Au 2 Septembre, elle revient en France, on lui diagnostique une méningite, et réside dans une chambre sans lumière. Personne ne sait comment elle a survécu.

Au 5 septembre, l’hospitalisation se complique, malgré un mieux côté méningite ; les veines éclatent à cause des perfusions.

Au 26 septembre, l’hôpital la met dehors. Les raisons restent obscures.

Au 27 septembre, elle repasse au tribunal, son nouveau conseiller ayant fait appel suite au retrait des obligations de la CE. Dans un premier temps, le juge a décidé de forcer la banque à payer et ne plus se mêler de la vie de D., voire d’arranger pour la garde de sa fille. Mais la CE a mis sur le tapis les derniers déboires de D., et E. ayant osé confessé l’avoir mis dans la panade « à sa demande », le juge lui laisse 72h pour régler Tupp’ pour que la CE lui accorde de nouveau ses droits ; l’huissier a suspendu tout arrangement quelques jours auparavant.

Au 30 Septembre, une âme charitable accepte de payer Tupp’, étant donné que cela libère la CE de tout droit de regard auprès de D. Elle devrait retourner en soin rapidement, et obtenir par la suite la garde de sa fille.

Au 1er Octobre, voici le mail reçu du conseiller O. :

Nous avons fait le nécessaire hier Je peux vous dire que la CE est tombée de bien haut. J’en suis ravi.
A partir de maintenant elle ne pourra plus dicter sa loi. Elle n’a plus de droit. Les charges contre D. sont abandonnées.
[…] Malheureusement Monsieur E. ne sera pas poursuivi.

La caisse d’épargne va devoir reprendre le financement des soins de D. Elle devrait pouvoir y retourner dans les jours à venir. Seul le transport sera à sa charge. Je suis en train de voir pour qu’elle obtienne une aide pour se racheter des affaires personnelles et qu’elle puisse régler son billet de train. Elle devrait pouvoir obtenir un hébergement à l’hôtel aujourd’hui si tout va bien.

Je pense que c’est une belle victoire […].

Au 4 octobre, elle parvient, avec mon aide, à acheter le billet de train qui lui permettra de retourner en soins. Il s’avèrera qu’elle ne pourra finalement pas prendre le train, la santé mettant trop de temps à se rétablir.

Au 8 Octobre, elle retourne encore aux urgences pour un gros malaise.

Au 20 Octobre, j’apprends qu’elle est tombée dans le coma plusieurs jours.

Au 28 Octobre, enfin, elle part pour l’Allemagne, où elle peut recevoir les soins nécessaires.

Au 8 Novembre, elle reçoit sa fille pour un weekend prolongé.