La cyberhaine

Vie intérieure / Pensées

Mouvement récemment propulsé par les réseaux sociaux, la cyberhaine, ou haine en ligne, entre progressivement dans les textes de loi comme une variante du harcèlement. En ce moment, la loi Avia et l’affaire Samuel Paty permettent d’accélérer la législation. Mais cela reste un casse-tête monumental. Explications.

Une liberté d’expression pas si libre

L’origine de la cyberhaine est liée à plusieurs éléments :

  1. la liberté d’expression qui n’inclut pas la prise en compte de cette expression, et la frustration que cela engendre
  2. la multidimensionnalité des réseaux sociaux, et la vitesse de propagation des partages
  3. l’anonymat des réseaux sociaux, et la sécurité virtuelle qu’elle apporte

De récentes études basées sur les émoticônes en lien avec les messages les plus partagés montrent que ceux affichant la colère 😠 sont en tête du classement. Cela semble logique, étant donné que la pollution d’informations nous submergeant est essentiellement négative (conflits, injustices, meurtres, maltraitance, etc) et sujette au développement de ce sentiment, et donc au besoin de l’exprimer, voire au mépris des conséquences quand cette échelle dépasse le seuil de tolérance de la cible.

Une « haine » mal placée

Le paradoxe de cette situation est qu’il est fort probable que seule la personne postant le message soit emprunte d’un désir de faire souffrir l’objet dudit message, et que la majorité des partageurs ne fassent que « suivre » une information sans pour autant avoir la même animosité. Or, les réseaux sociaux, bien qu’ils autorisent la publication de messages haineux, ne permet pas à ses membres d’effectuer une action concrète pour exprimer leur opinion opposée :

  • les émoticônes sont limitées et la « colère » n’exprime pas forcément « je suis en colère contre ce que tu viens de publier », mais plutôt « ce que tu publies me met aussi en colère »
  • les commentaires sont masqués pour la plupart, et la majorité des utilisateurs ne les lisent pas (une émoticône vaut mieux qu’un long commentaire, comme on dit, et qu’exprime parfaitement le dernier film Fahrenheit 451)
  • les signalements de publications sont aléatoires, et les administrateurs doivent contrôler une à une des demandes : fastidieux, source d’erreurs et temps de traitement permettent à un message d’avoir déjà accompli sa tâche de réplication.

Des solutions tout aussi mal placées

Effectivement, la traque aux messages haineux est de la responsabilité des réseaux sociaux, mais comme expliqué, c’est un casse-tête : analyse sentimentale du message, délai de propagation intra et hors-réseau, risque de supprimer des messages par erreur et d’en laisser d’autres… Une lourde responsabilité pour les modérateurs et les IA !

Mais voilà : supprimer un message ne supprime pas la cause qui aura permis à une personne lambda, sous couvert d’anonymat superficiel, de le publier. La loi et les politiques continuent à tenter de juguler les problèmes en n’attaquant que les symptômes (les messages) et non la cause (la violence culturelle sous toutes ses formes). Et supprimer des messages ne fera qu’accroître le sentiment de restriction d’expression, et la haine prendra d’autres formes, aux conséquences déjà létales… Et malgré les démonstrations multipliées de l’inefficacité de la Hadopi et de la justice répressive en général, ni les amendes ni les peines d’emprisonnement ne sont un frein aux actions jugées illégales.

D’autres approches pourraient limiter ce phénomène, tout en augmentant le sentiment de répression et en éludant la cause fondamentale :

  • la suppression de l’anonymat sur les réseaux sociaux, afin que les publicateurs et les partageurs assument leur responsabilité
  • la modération systématique, via une IA pour ne pas tomber dans les problèmes de non-respect de la vie privée, des publications, même pour les messages à diffusion restreinte (comme expliqué, il est possible de republier pour rendre public voire de recopier sur un autre réseau)