La plus belle histoire d’amour

Vie intérieure / Pensées

Prologue

Quand on regarde bien les grands classiques des histoires d’amour, les protagonistes créent une véritable dépendance affective entre eux, que l’on appelle « chevalerie », « romance », « coup de foudre », « passion », voire « jalousie », « trahison ». Ces principes conditionnent la relation, et nul ne sait ce qu’il advient après le « ils vécurent heureux », qui veut à la fois tout et rien dire. Ainsi, et dans un contexte plus respectueux de la personne, je vais essayer d’écrire la plus belle histoire d’amour.

Chapitre 1

Il était une fois, et je l’espère plus d’une fois, une personne, comme vous et moi. Homme, femme, selon les critères sociétaux, cela n’a aucune importance : c’est avant tout un être humain, avec tout ce qui le caractérise. N’en ravisse à la langue de Molière d’avoir supprimé la notion de neutre lors de sa délatinisation, nous utiliserons principalement le masculin. Bref, une personne.

Cette personne, que l’on va nommer A parce que c’est la première lettre de l’alphabet, grandit dans un milieu sécure : ses parents sont toujours là pour gérer ses émotions dès son plus jeune âge, en lui expliquant le rôle de chacune. La colère se manifeste quand quelque chose chamboule les habitudes de A. La tristesse intervient quand A ressent un manque. La peur arrive quand A se trouve confronté à une situation anticipant une douleur. Il n’a jamais été question de priver A de ressentir, au contraire. Bien que le dialogue ne soit pas facile quand on est haut comme 3 pommes, au moins A ne se savait pas seul.

Le temps commence à passer. A arrive mieux à parler, à interagir avec le monde. A adore explorer, demander, toucher, goûter, imiter, sans filtre, et il n’est pas toujours aisé d’expliquer à A pourquoi certains comportements sont autorisés à la maison mais pas ailleurs… C’est un travail de tous les jours, les explications n’étant pas toujours comprises ou acquises rapidement. A considère cette cloison comportementale absurde, et bien que dans un sens il ait raison, cela fait malheureusement partie des conditions d’intégration sociale. La partie la plus délicate reste l’imitation des comportements violents, vis-à-vis desquels ses parents sont intransigeants : qu’elle soit physique ou verbale, autant il est important de la confronter, autant il est tout aussi important de ne pas en user, car elle répond à un mal-être de celui qui l’utilise, et que A ne doit pas rejeter son mal-être sur n’importe qui.

Chapitre 2

Il est un âge, autour de 7 ans, que l’on qualifie de « raison », car l’individu commence à développer un esprit critique sur le monde qui l’entoure. C’est l’âge où une première grande bascule intervient dans la vie de A : devenir autonome sur la gestion de ses émotions. Le terrain a été bien préparé, mais le réconfort d’un parent reste important. Attention, cela ne signifie pas une rupture totale de tout affect, mais justement d’amener un discernement sur les événements extérieurs comme intérieurs de A, de mieux appréhender sa part de responsabilité dans ses ressentis, et laisser aux autres les émotions qui leur appartiennent.

L’intégration scolaire n’est une mince affaire pour personne. L’institution bride les élèves dans leur imagination, leurs habitudes, leur vision du monde, et même leur rythme ou affinité d’apprentissage. C’est difficile, et il n’est pas rare que A pleure en rentrant de classe. Ses parents sont inquiets, non pas pour ses résultats scolaires, mais pour le monde qu’ils lui ont laissé et qui  le rend malheureux, des méthodes comme Montessori restant rares et chères. Leur situation ne leur permet pas l’instruction à domicile, mais le dialogue est riche chaque soir : ils ont pris l’habitude de ne pas poser de questions fermées, comme « ça a été ? », mais plus « est-ce que tu as pu aider un camarade aujourd’hui » ou « qu’est-ce qui t’a rendu heureux ». A se sent valorisé pendant ces échanges, car l’environnement pressurisé de la classe est délétère…

Sixième. Les bouleversements hormonaux commencent doucement à se manifester. Bien qu’onéreux, ses parents optent pour les cours à distance, pour commencer à le responsabiliser. En parallèle, il a la liberté de ses activités sportives et de loisir. Par divers arrangements, A donne des coups de main officieux à différentes entreprises – artisans, commerçants, industries et agriculteurs -, histoire de voir un monde qu’on n’apprend pas en classe et qu’il ne devra découvrir que trop tard. Comme il n’est pas aisé de faire d’un loisir son métier, il est préférable d’étendre son champ exploratoire pour se faire davantage une idée de la réalité d’une profession. De temps en temps, ses parents parlent d’autres formes de réalité : le salariat, l’administration, le gouvernement, les institutions publiques et privées pour la santé, le marché de l’immobilier, le modèle industriel et ses conséquences, les droits et devoirs des citoyens, les courants de pensée alternatifs, la permaculture…

Chapitre 3

La transition entre le corps enfant et le corps adulte le questionne sur son image, comment il est perçu, comment il voit les autres changer également, s’il devient une « grande personne ». Ses parents lui expliquent qu’être une grande personne n’est pas une question d’âge, de taille, d’apparence physique ou de poils au menton ; c’est plus dans la compréhension du monde et l’acquisition des savoirs et savoir-être pour y vivre en toute autonomie. Ils parlent aussi de l’attirance physique envers les autres personnes, du respect du corps et des désirs, et que la première personne à aimer est soi-même.

A a 16 ans. A force de côtoyer d’autres jeunes de son âge, il se sent en décalage avec les modes de pensée et d’action communs. Cela n’aide pas A à se faire des amis, à sortir, à s’intégrer. A commence à en vouloir à ses parents d’avoir choisi de l’élever de la sorte, et ses parents assument leur choix. Dans l’habitude du dialogue, chacun exprime ses sentiments et arguments.

– Mon enfant, nous avons choisi de t’élever avec ce que nous savons de meilleur pour n’importe quel être humain. Nous avons refusé de négliger notre affection au profit du matérialisme. Nous avons refusé que tu ne t’aimes pas, que tu n’aies pas confiance en toi. Nous avons refusé que ta vision du monde soit polluée par des vérités biaisées. Nous avons refusé que tu perdes ta curiosité et ton émerveillement. Nous avons refusé que tu ne découvres pas le monde dans lequel tu vis avant que nous t’y lâchions. Aujourd’hui, tu vois certaines conséquences de nos choix, et tu penses que cela joue en ta défaveur pour tes relations sociales. Et tu as parfaitement raison.
Notre objectif était de t’apporter toute l’autonomie dont tu avais besoin pour gérer tes émotions, appréhender la société avec un regard critique, expérimenter pour ton propre savoir, et que quand viendra l’heure de voler de tes propres ailes, tes seules pensées soient : « j’ai confiance en moi, je me respecte, je sais demander quand j’en ai besoin et j’assume mes actes ».
Alors, oui, tu peux te sentir exclu, mais observe bien ces personnes, et tu te rendras compte, avec le temps, que leur amitié est conditionnée par des statuts et des situations, et il suffit qu’un de ces paramètres change pour que l’amitié ne soit plus. C’est superficiel.

– Oui, mais comment trouverai-je ma place ?

– Ne t’en fais absolument pas. Tu sauras reconnaître ceux qui partagent ton mode de pensée, qui sont bienveillants, et qui apprécieront ta compagnie par choix et non par nécessité. Tant que tu t’aimeras, que tu te respecteras, que tu auras confiance, tu trouveras en ta propre compagnie tout ce dont tu as besoin. Tu n’auras jamais à faire semblant pour plaire. Nous serons toujours là pour toi, car marcher à « contre-courant » reste malgré tout difficile.

Chapitre 4

Ainsi vient l’heure pour A de voler de ses propres ailes. Il trouve aisément à travailler, à se loger. Il vit au jour le jour, sans projet ni attente, et ne craint pas de devoir changer de travail ou de villégiature selon l’évolution de sa situation. Il reste en contact avec ses parents. Il s’enrichit de ses rencontres, de ses métiers, et s’endort tous les soirs heureux.

A ne ressent pas nécessairement le besoin d’avoir un compagnon de chambrée. Il prend plaisir à échanger avec des inconnus d’un jour, il repousse les avances intéressées ainsi que les personnes mal dans leur peau. Et un beau jour, il croise la route de B. B est un peu la synthèse de tout ce que A aime chez les gens, plus une affinité particulière, inexplicable, subtile, au-delà de tous les concepts. Une histoire de regard à regard, d’âme à âme, de cœur à cœur , de corps à corps. Une grande simplicité comme complicité, une extase partagée, deux amours purs et non attachés. Oui, ils vécurent heureux, mais à leur manière, ensemble, puis séparément, chacun ayant fait le choix de l’autre. Un amour d’une heure ou d’une vie reste un amour, et le plaisir de la rencontre, celui du partage, pour enfin partir grandi, le cœur amoureux de la Vie.

Et il y a C, puis D. Et il y a aussi des ratés, car le cœur a ses raisons que la Raison ignore. Il n’est pas toujours aisé d’admettre avoir mal compris ses ressentis et ses perceptions. On monte de deux marches, et on redescend d’une. Heureusement que son amour pour lui-même prévaut à tout attachement ou déception. Et la vie suit son cours. Faut-il qu’il y ait un mariage avec beaucoup d’enfants, comme pour conclure un conte de fée ? A quoi bon se rajouter des boulets aux chevilles ! Et qui sait, si ce n’est pas avec E, peut-être qu’il y aura un mini-A avec F, et peut-être n’y aura-t-il jamais de mini-A, et ce sera tout aussi bien.

Épilogue

Avec le temps, A a compris que la plus belle histoire d’amour qu’il pouvait vivre était avec lui-même. Il ne regrette aucun moment, considère que chaque couac était source d’apprentissage, que toutes ses rencontres auront façonné sa personne. Certes ce n’est pas romancé avec des déclarations larmoyantes, des actes héroïques de bravoure ni  des ruptures tragiques, c’est uniquement avec la simplicité du cœur, la confiance et le discernement.

Un soir, A partit en laissant le peu qu’il avait derrière lui, et marcha jusqu’à s’asseoir contre le muret à proximité d’un cimetière. Le lendemain, on retrouva un vieillard au cœur arrêté et au sourire lumineux. Il fut inhumé sans cérémonie, sans nom et sans témoin, avec pour épitaphe :

Ci gît une personne heureuse.