L’œuvre, l’artiste, la personne

Vie intérieure / Pensées

Ah, cette histoire autour du César du meilleur réalisateur décerné à Roman Polanski pour son film J’accuse a fait couler beaucoup d’encre. Pour ceux qui n’ont pas suivi, la distinction a eu lieu après des accusations pour viol et pédophilie (en 1977) envers le réalisateur. Et cela nous amène à nous poser une question fondamentale : doit-on distinguer l’œuvre de l’artiste, et l’artiste de l’homme ?

Cette question, j’y ai déjà été confronté avec mon ex-épouse, peintre donc artiste (?), pour qui l’œuvre transpire la vie de l’artiste, donc celle de la personne. De son point de vue, c’est indissociable. Si on l’appliquait au cas Polanski, qu’est-ce que de sa vie transpire son dernier film ? A savoir que ce n’est pas une réalisation autobiographique, car je ne pense pas qu’il fut témoin de l’affaire Dreyfus en 1904.

Deux formes d’art

Dans un premier temps, je ferais la distinction entre deux formes d’art. La première, issue de la Grèce Antique, et qui s’appelait techné, consistait à ne produire que du Beau, plaisant à regarder, et démontrant la maîtrise des outils et du rendu ; on appellera cette maîtrise la technique. La seconde, plus récente, relate davantage de la vie intérieure de l’exécuteur, dans l’expression de ses émotions, pulsions, tourments… Où dans ce cas précis, l’histoire qui a amené à la réalisation d’une œuvre est bien plus importante que l’œuvre elle-même.

A titre personnel, j’adore les musiques de Jean-Michel Jarre, et je serais probablement navré d’apprendre par exemple que c’est une personne qui fait du mal à d’autres. Pour autant, est-ce que mon appréciation pour ses compositions sera-t-elle différente ? Probablement, j’avoue qu’avant d’écrire cet article, je ne me suis pas posé la question. C’est un peu comme la trahison du premier mensonge : « Mais sur quoi d’autre m’as-tu menti ? », le point de non-retour qui remet l’intégralité d’une existence en question.

Ainsi, que reconnaît-on lors de la remise des Césars ?

  1. Le film, donc la réalisation de ce dernier ?
  2. Le réalisateur ?
  3. L’homme dans son ensemble ?

Si c’est le point 1, ne devrait-on pas décerner le César de la meilleure réalisation, et non du meilleur réalisateur ?

Si c’est le point 3, ne devrait-on pas décerner le César du réalisateur dont la vie se reflète le mieux dans ses réalisations ?

Il semblerait qu’il s’agisse du 2, donc du technicien. Dont la vie personnelle, aussi immorale soit-elle, et sachant que la moralité est une variante sociétale très flexible, n’est pas jugée pertinente dans la détermination de la qualité recherchée. Je lisais un article dans le journal Le Point n°2468 sur la sagesse de Platon, Sénèque et Socrate. Il en résulte que la philosophie promulguée est parfois aux antipodes de leur vie privée. Va-t-on remettre en question leurs enseignements pour autant ?

L’ignorance dans l’appréciation d’une œuvre

Ainsi va la question qui nous taraude : la vie de l’artiste doit-elle être connue pour apprécier son œuvre, ou l’œuvre dispose-t-elle d’une existence indépendante à l’artiste ?

Nombreux sont les tableaux, écrits, musiques, chansons, pièces de théâtre retrouvés hors de tout contexte et de tout auteur, et dont l’appréciation a pu se faire uniquement par leur qualité technique. Pourtant, les scandales dans l’Art ne datent pas d’hier, qu’il s’agisse d’usurpation, d’appropriation, de sous-traitance par des nègres, ou de réalisations défiant l’autorité, la religion, l’éthique, la morale et les bonnes mœurs à l’époque de leur présentation.

Quid de l’artiste ? S’il n’était pas connu de son vivant, donc « mort miséreux car non reconnu par ses pairs » (raccourci littéraire), il ne risquait pas le bûcher, sinon il avait intérêt à être dans les petits souliers des plus hautes personnes influentes de la société contemporaine pour ne pas s’y retrouver ! L’Art a souvent permis de faire passer des messages allant à l’encontre de l’acceptable pour justement pointer les choses inacceptables, voire de faire évoluer des mentalités, non sans heurts. Et cela démontre bien que, depuis des siècles, la société s’acharne à jongler de certitudes en convictions, comme si sa survie en dépendait. Et si j’étais un vrai dictateur, j’interdirais toute forme d’expression artistique car seul l’art est subversif. C’est dit. Mais je ne suis pas un vrai dictateur et je n’ai pas envie de l’être dans cette vie. Donc ça devrait aller, vous pouvez créer sereinement.

Et la vie de Shakespeare, Mozart, Toulouse-Lautrec ? Est-elle une explication, une justification, une excuse à l’appréciation de leurs réalisations ? A mes yeux, la seule justification d’une œuvre vis-à-vis de son auteur, c’est son authenticité, de savoir qu’elle est issue du travail de la personne concernée et non d’une autre. On rejoint le film Big Eyes, d’une certaine manière…

Et les œuvres collectives ?

Dans une chanson, un chanteur dit « interprète » ni n’écrit (« auteur ») ni ne compose la musique (« compositeur »), et c’est pourtant lui qui est mis en avant. Qui est le parolier ? Le compositeur ? le pianiste ? le guitariste ? l’ingénieur du son ? Et leur vie à chacun d’eux ? Sont-ils indispensable pour l’exécution publique de l’œuvre ou peut-elle se limiter à une partition mélodique avec les paroles en-dessous ?

Comme quoi, la question est bien plus complexe qu’il n’y parait. Cela dépend de la forme d’art exercée, certains pouvant nécessiter la combinaison de plusieurs d’entre elles :

  • littérature
  • musique
  • danse
  • théâtre
  • mime
  • cirque
  • dessin
  • peinture
  • bande dessinée
  • cinéma
  • photographie
  • sculpture
  • poterie
  • architecture
  • etc.

Conclusion

Je ne connais pas personnellement Roman Polanski, et je n’ai dû voir que 2 ou 3 films de lui il y a longtemps. Je ne sais pas non plus si le directoire des Césars s’appuie sur la carrière d’une personne pour jauger et juger de son dernier travail. Toujours est-il que, d’un point de vue strictement logique, et étant donné que seuls les aspects techniques sont pris en compte, il me semblerait plus judicieux de renommer le César du meilleur réalisateur en César de la meilleure réalisation, et d’attribuer le mérite au film comme œuvre collective incluant un art mieux maîtrisé que les autres films en compétition. Idem pour les premiers rôles, la bande son, etc.

Le film « … » a reçu le César du meilleur premier rôle.

Et non :

Untel a reçu le César du meilleur premier rôle pour le film « … »

Question de changement de paradigme. Ce coup d’éclat récent confirme le fait que les artistes reconnus n’ont pas le droit à une vie privée, et que cette dernière ne peut être jugée comme celle des autres avec les mêmes moyens, à savoir anonymement dans un tribunal et que la personne reconnue coupable puisse payer sa dette comme tout citoyen. En fait, la société impose une image lisse et idyllique des artistes au reste du monde, ou chaotique et stéréotypée comme un rocker junkie. Comme si l’entièreté de leur existence appartenait à l’Art, et ce même leur vie avant leur activité artistique ! Non, au final, les artistes ne sont ni des citoyens ni des humains, mais des images qui doivent coller à un idéal. Et dans ce sens, toute dérogation réservée au commun des mortels ne passera jamais dans la normalité.