Quand la langue crée la pensée

Vie intérieure / Pensées

Qui n’a jamais lu l’œuvre de Noam Chomsky Le langage et la pensé ? Certainement trop de gens. Pourtant, la pensée est étroitement liée au langage, au vocabulaire et à la sémantique. La notion de genralité en a également beaucoup pâti.

Un délatinisme masculinisant

Lors de la transition du latin vers le français, le neutre a été confondu dans le masculin. Ce faisant, toute notion originairement neutre s’est retrouvée avec un « genre », accentuant de ce fait la binarité (encore elle) masculin-féminin. Notez que Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’Éducation en 2017, soutenait mordicus que le « masculin est le neutre de la langue française […] et qu’elle n’est à l’origine d’aucun antifémininsme ».

Mais il y a bien pire : la condition des femmes ayant été profondément amoindrie, en comparaison à celle des hommes, fait que l’équivalent féminin d’un métier, d’une expression ou d’un adjectif pouvait avoir un autre sens, généralement dépréciatif :

  • la pharmacienne est la femme du pharmacien, bien qu’elle n’en exerce pas le métier
  • dans un groupe, un homme pour 1000 femmes suffit pour qu’on parle de « ils« 
  • une épouse perdait son nom de famille, mais aussi prenait le prénom de son mari, notamment quand ils sont ensembles : Monsieur et Madame Jean Dupont
  • de nombreuses expressions valorisantes pour les hommes réduisent la femme au plus vieux métier du monde : les péripatéticiens étaient les élèves qui apprenaient en marchant, les péripatéticiennes sont des prostituées

En étendant à des noms supposés neutres (comme tous les objets, les plantes et les animaux, les concepts scientifiques, les plats, et à eu près tout en fait), on peut se demander, comme se posait la question Roland Magdane :

Qu’est-ce que ça a de féminin, une saucisse ?

De ce fait, l’anglais est bien mieux pensé : tous les noms communs sont neutres, seule la possessivité son/sa/ses (his, her) et le pronom personnel singulier il/elle (he, she) sont genrés, et même neutre (it), ce qui peut aussi poser des soucis avec les nouvelles définition transgenres.

Amener le neutre dans la langue française ?

C’est un débat de longue date, mais la flexibilité de la langue française est proche de celle du manche à balai. Bien que depuis quelques années, l’écriture inclusive prend de plus en plus de places, afin de fusionner les terminaisons masculines et féminines comme tou.te.s, elle ne fonctionne qu’avec :

  • les noms commençant par une voyelle et un article défini en apostrophe
  • les noms pluriels
  • les pronoms

La professeur (magnifique exemple de problème de genre) de la Sorbonne Alpheratz a écrit un roman, Requiem (le pavé fait près de 600 pages…), proposant des articles neutres, sur la base de « al » :

  • al = singulier neutre (notamment dans des tournures impersonnelles comme il pleut)
  • als = pluriel neutre
  • auz = pronom pluriel remplaçant « eux »
  • çaux = « celles et ceux »

Ainsi que d’autres articles et pronoms ayant leur équivalent neutre.

Repenser la langue

Historiquement, les langues sont des évolutions d’onomatopées, de cris d’animaux et de l’environnement dans lequel les sons se propagent : dans le désert ou dans la forêt, les fréquences utilisées sont différentes. Par la suite, le développement de la complexité des phrases et l’abstraction de la pensée a amené à nommer les choses en vue d’en parler en leur absence.

Des débats linguistiques pullulent concernant une langue créée de A à Z, qu’on appelle l’espéranto : sur une base latine et une construction aglutinante, elle a simplifié toutes les règles et aboli toutes les exceptions, mais conserve la notion de masculin et de féminin ; à croire qu’au XIX°, il devait être difficile, même pour un polonais, de passer outre ce concept. La véritable question à se poser dans notre qualité langagière est :

De quoi la langue est-elle le reflet ?

D’un côté, on a les conservateurs de l’Académie Française, soucieux du passé qui a fait la notoriété de Molière ; de l’autre, on a des modes de vie, des concepts et des innovations permanentes, dans laquelle notre langue trouve rapidement ses limites, et où d’autres langues peuvent venir en secours, plus adaptées. On passera outre les réutilisations de mots hors de leur étymologie, sujet qui me hérisse le peu de cheveux qui me restent !

A défaut de découvrir la protolangue, la Mère de toutes les langues, il pourrait être plus sage de trouver une néolangue, universelle, adaptable et évolutive, qui est le reflet non pas des gloires et des guéguerres d’antan, mais des vrais besoins d’aujourd’hui, voire de l’esprit que l’on souhaite amener dans ce monde.